Extrait : au Centre d’Art Caumont

Dans le silence intimidant du hall, sa robe brodée de sequins accompagnait leurs mouvements d’un rythme tinté très doux. Une hôtesse holographique apparut et les interpella depuis son comptoir : « Bonjour chère visiteuses. Vous entrez dans un monde où la copie ne se distingue plus de l’original. Vous allez explorer l’univers créatif de l’un des premiers artistes à avatars : Colin Vabrasa. N’hésitez pas à flasher la visite guidée pour bénéficier de la suite de mon commentaire ou la version Escape Game de l’exposition pour plus de sensations. Bonne visite ! » L’image vaporeuse s’éteignit et elles empruntèrent la rampe d’accès vers le niveau suivant.
Il fallait traverser une belle cour pavée pour accéder au bâtiment principal de l’hôtel particulier. On entrait dans l’imposante bâtisse ocre par une double porte monumentale. On l’avait doublée d’une porte vitrée pour que les battants de bois puissent rester ouverts. Jade agrippa la main de Mylène quand les portes glissèrent sur les côtés pour les laisser passer. Il y avait quelques visiteurs à l’intérieur des salles du bas mais l’atmosphère solennelle et solitaire du lieu faisait frissonner Jade. Elles prendraient le large escalier qui s’offrait à elles quelques minutes plus tard, pour le moment, elles se dirigèrent là où des silhouettes humaines venaient de disparaître. Un cartouche à l’entrée indiquait : « Reconstitution d’une étape de création présentée le 14 juillet 2022 au 3BisF. Hiku, Cie Shonen, Anne Sophie Turion & Eric Minh Cuong Castaing. » […]
Les deux amies se hâtèrent vers le premier où les toiles de Colin Vabrasa étaient exposées. Les toiles se succédaient en ordre chronologique. Il y avait parfois les originaux et plusieurs copies, seulement l’original ou seulement une copie. L’artiste aixois avait peint la ville sous toutes ses coutures. Il avait installé son chevalet dans les lieux les plus insolites, chaque tableau était accompagné d’une photo de l’artiste au travail prise par un drone. On le voyait poser sur la fontaine moussue du cour Mirabeau, les pieds dans l’eau de la fontaine des quatre-dauphins, sur différents toits de la ville ou suspendu au dernier platane aixois avant son abatage… A cette époque, expliquait un cartouche, il n’y avait que deux avatars : un qui peignait au même endroit que l’artiste-, les passants pouvaient ainsi regarder le travail de l’artiste sans le déranger- et un à l’école des Beaux-Arts qui permettait aux étudiants de suivre l’évolution du tableau de Vabrasa en direct. Les visiteuses avaient parfois les larmes aux yeux en contemplant ces mirages du passé. C’était étrange de voir ce que les anciens appelaient voitures, il y en avait partout sur les toiles de Vabrasa. L’artiste reformulait la réalité à sa façon ; elles avaient tour à tour l’aspect de blocs de béton ou de dinosaures de métal. Sur le tableau Petit matin, elles emplissaient le ciel et avaient la texture des nuages.
La mise en scène de l’étage suivant commençait par une interview de l’artiste projetée sur les quatre murs d’une petite pièce. Celle-ci tournait en boucle de quinze minutes. Lorsqu’elles entrèrent, les yeux plissés d’ans du peintre occupaient tout l’espace : « A l’époque, tout le monde voyageait ou voulait voyager ! Je suis resté ici, là où j’étais né. J’ai enfoncé mes racines dans ma biorégion. Il fallait bien que les artistes montrent la voie ! ». Elles déambulèrent entre les toiles du deuxième étage à leur rythme propre, guidée par leurs affections particulières. Cet étage était consacré aux voyages virtuels qu’avaient fait le peintre en utilisant ses avatars. Il avait peint les paysages les plus emblématique de ce qu’on appelait le tourisme de masse en utilisant un casque de réalité virtuelle relié à l’un de ses robots. Ceux-ci étaient fabriqués sur place selon le modèle de celui produit par The Camp. L’original était celui peint par le robot présent sur le site et non celui de l’artiste resté dans son atelier aixois.
Dans la dernière salle, Le baiser du Diable et ses onze copies avaient été rassemblés. Sur la fin, l’artiste avait versé dans le mysticisme chrétien et avait terminé sa vie au prieuré de la Sainte-Baume peignant de nombreuses Marie-Madeleine cyborg. Celle-ci lui apparaissait régulièrement en rêve. Dans une vitrine, l’avatar n°1 reproduisaient à l’infini la chorégraphie des gestes qu’ils avaient accomplis pour réaliser le chef d’œuvre plus d’un demi-siècle plus tôt. Une vieille dame arriva dans la salle peu après elles. Elle flasha son poignet sur le côté de la vitrine et l’avatar qui n’avait jusqu’à présent qu’exécuté ses mouvements dans le vide se retrouva face à une toile qui en trente-sept minutes devint une copie non numérotée du célébrissime tableau. Ayant assisté au dernier coup de pinceau, elles quittèrent l’exposition, bien aises d’avoir pu assister à la performance.

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